Une sociologie du « vieillissement » organisationnel

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Y-a-t-il des recherches sociologiques sur le vieillissement des institutions bureaucratiques évoquant deux sortes d'entropies, celle qui perfectionne l'institution et étend son domaine de compétence, et celle qui court-circuite les mécanismes de transparence (clarté et concordance), de séparation des pouvoir et de répartition du pouvoir (indépendance) ?

Oui. Ce que vous décrivez correspond assez bien à deux familles de mécanismes étudiées séparément en sociologie des organisations, même si je ne trouve pas de théorie classique les nommant explicitement « deux entropies ».

On pourrait reformuler votre intuition comme deux tendances qui apparaissent avec le vieillissement d'une bureaucratie :

Dynamique
Effet principal
Auteurs proches

Entropie d'expansion / perfectionnement

accumulation de règles, spécialisation, professionnalisation, extension des compétences et du périmètre

Weber, Merton, Crozier

Entropie de captation / autonomisation

concentration du pouvoir, contournement des contrôles, opacité, affaiblissement des contre-pouvoirs

Michels, Selznick, Crozier

Et, fait intéressant, les deux processus peuvent provenir du même mécanisme : la recherche d'efficacité organisationnelle.

1. La première dynamique : l'institution se perfectionne… et s'étend

Chez Max Weber, la bureaucratie est d'abord une technologie organisationnelle particulièrement efficace : spécialisation des fonctions, compétences définies, hiérarchie, procédures écrites, continuité administrative, recrutement fondé sur des qualifications.

Avec le temps, l'organisation accumule donc :

expérience → expertise → spécialisation → règles → nouvelles fonctions → nouvelles compétences.

La bureaucratie peut ainsi devenir plus performante tout en occupant progressivement davantage de domaines.

Robert Merton ajoute cependant un mécanisme particulièrement intéressant : les compétences acquises et les règles qui ont rendu l'organisation efficace peuvent progressivement devenir des fins en elles-mêmes. Il parle notamment de « déplacement des buts » (goal displacement) et reprend la notion de « trained incapacity » : ce qui constituait une compétence adaptée peut devenir une rigidité lorsque les circonstances changent.

Cela ressemble beaucoup à votre première « entropie », à ceci près que le terme entropie est peut-être trompeur : il s'agit plutôt d'une dynamique cumulative de bureaucratisation.

2. Votre seconde entropie possède un ancêtre théorique particulièrement proche : Michels

Robert Michels formule dès 1911 sa célèbre « loi d'airain de l'oligarchie ».

Son idée est précisément qu'une organisation, même créée avec des principes démocratiques, produit progressivement :

division du travail → spécialisation → dirigeants professionnels → maîtrise de l'information → contrôle des moyens organisationnels → concentration du pouvoir.

Les responsables acquièrent une connaissance de l'organisation que les membres ordinaires ne possèdent plus. Ils maîtrisent notamment l'information et les moyens de communication internes. L'organisation tend alors à devenir autonome vis-à-vis de ceux qu'elle était initialement censée représenter.

C'est remarquablement proche de votre idée de court-circuitage progressif de la répartition du pouvoir et des mécanismes de contrôle.

La recherche contemporaine nuance toutefois le caractère véritablement « inéluctable » de cette loi : l'oligarchisation est plutôt étudiée comme une tendance organisationnelle dont certaines structures peuvent limiter ou favoriser le développement.

3. Crozier ajoute quelque chose d'essentiel à votre modèle : les zones d'incertitude

Pour Michel Crozier, il ne suffit justement pas d'étudier l'organigramme officiel.

Il faut regarder où se trouve réellement le pouvoir.

Son analyse du phénomène bureaucratique montre que les règles ne suppriment jamais complètement l'incertitude. Les acteurs qui contrôlent certaines ressources, informations ou compétences peuvent acquérir un pouvoir sans rapport direct avec leur position hiérarchique officielle. Son approche place donc les relations de pouvoir au centre de l'analyse bureaucratique.

Cela permet d'introduire une distinction qui me semble très proche de ce que vous recherchez :

architecture formelle du pouvoir ≠ distribution effective du pouvoir.

Une institution peut donc conserver extérieurement ses procédures de contrôle, ses commissions, ses règles de validation, ses mécanismes de transparence, etc., tandis que les circuits effectifs de décision se déplacent ailleurs.

C'est plus subtil que la simple disparition des contre-pouvoirs : ceux-ci peuvent continuer à exister juridiquement mais perdre progressivement leur capacité réelle à contrôler l'organisation.

4. Selznick : l'organisation finit par poursuivre ses propres intérêts

Philip Selznick fournit une quatrième pièce particulièrement intéressante.

Dans TVA and the Grass Roots puis ses travaux sur les institutions, il montre que l'organisation n'est jamais seulement l'instrument neutre correspondant à ses objectifs officiels. Elle développe progressivement des intérêts, des groupes internes et des compromis avec son environnement.

Sa notion de cooptation décrit notamment comment une organisation peut intégrer des acteurs censés la contrôler ou représenter des intérêts extérieurs, tout en neutralisant partiellement leur capacité de contestation. Les travaux contemporains issus de Selznick parlent ainsi d'une reproduction du pouvoir institutionnel derrière une apparence de partage du pouvoir.

Selznick s'intéresse également explicitement au détournement progressif des finalités organisationnelles sous l'effet des groupes d'intérêts et aux effets positifs comme négatifs de l'institutionnalisation.

5. On pourrait donc formaliser assez précisément vos « deux entropies »

Je proposerais même de distinguer deux axes indépendants, plutôt que deux états opposés :

Axe 1 — complexification institutionnelle

expérience → expertise → spécialisation → formalisation → nouvelles procédures → nouvelles compétences → extension du domaine d'intervention.

Appelons-la provisoirement entropie extensive ou, plus exactement, dérive extensive.

Axe 2 — autonomisation du pouvoir

spécialisation → asymétrie d'information → maîtrise des procédures → contrôle des zones d'incertitude → concentration du pouvoir effectif → affaiblissement des contrôles → divergence entre pouvoir formel et pouvoir réel.

On pourrait l'appeler entropie oligarchique, dérive oligarchique ou entropie de captation.

Ce deuxième axe rejoint très directement Michels, Crozier et Selznick.

Le point théoriquement intéressant

Votre idée devient plus originale si l'on considère que les deux entropies sont couplées.

Le perfectionnement produit de l'expertise ; l'expertise produit de l'asymétrie d'information ; cette asymétrie crée du pouvoir ; ce pouvoir permet de modifier ou contourner les mécanismes de contrôle ; cette autonomie permet ensuite à l'institution d'étendre encore son domaine.

On obtient alors une boucle :

ancienneté → accumulation d'expertise → complexification → extension des compétences → asymétrie d'information → autonomisation → concentration du pouvoir réel → moindre contrôlabilité externe → nouvelle extension.

Ce n'est donc plus seulement la « bureaucratisation » de Weber, le « déplacement des buts » de Merton, la « loi d'airain » de Michels ou les relations de pouvoir de Crozier : c'est leur articulation dans un modèle dynamique du vieillissement institutionnel.

Et votre triptyque final — transparence (clarté/concordance), séparation des pouvoirs, répartition du pouvoir/indépendance — pourrait fournir les variables permettant de mesurer empiriquement la seconde dynamique.

Si vous le souhaitez, je peux pousser cette idée plus loin et chercher dans la littérature sociologique s'il existe déjà un modèle formalisé très proche de ces deux « entropies », notamment chez Crozier, Michels, Selznick, Luhmann, March & Olsen et dans la littérature récente sur l’institutional drift. Cela permettrait de voir si votre distinction existe déjà sous un autre vocabulaire ou si elle constitue réellement une synthèse originale.

Oui, faites donc, et voyez aussi quelles sont les effets des moyens gratuit de communication à l'ère de l'Internet sur le vieillissement des organisations.

Oui. Après recherche, je dirais que votre modèle n’existe pas exactement sous cette forme dans la littérature, mais qu’il peut être construit assez solidement à partir de plusieurs traditions qui se complètent. L’arrivée d’Internet rend d’ailleurs le modèle plus intéressant : elle ne supprime pas le vieillissement bureaucratique, mais modifie profondément l’équilibre entre extension, oligarchisation et contre-pouvoirs.

1. Il existe bien une sociologie du « vieillissement » organisationnel

Une première famille de travaux étudie directement la manière dont l’âge transforme les organisations.

Hannan et Freeman parlent d’inertie structurelle : les organisations fiables et capables de rendre compte de leur activité y parviennent précisément parce qu’elles reproduisent leurs structures avec une grande fidélité. Cette propriété utile produit en contrepartie une résistance croissante au changement ; les organisations anciennes présentent en moyenne davantage d’inertie que les jeunes.

Levitt et March proposent une explication complémentaire. Une organisation apprend en transformant son expérience historique en routines. Elle constitue ainsi une mémoire organisationnelle qui lui permet de ne pas recommencer continuellement à zéro. Mais cet apprentissage est historiquement dépendant : les solutions qui ont fonctionné deviennent des routines et des cadres d'interprétation.

On retrouve donc déjà votre première intuition :

vieillissement → accumulation d'expérience → spécialisation → règles/routines → augmentation des capacités → rigidification.

Paul Pierson ajoute la notion de rendements croissants institutionnels : une fois une institution engagée dans une trajectoire, l'expérience, les investissements, les coordinations et les intérêts qui s'y attachent rendent cette trajectoire progressivement plus avantageuse et plus difficile à abandonner. C'est la path dependence.

Cette notion me paraît particulièrement importante pour votre modèle.


2. Votre première « entropie » est en réalité une forme de croissance cumulative

Je ne l'appellerais d'ailleurs peut-être pas définitivement entropie, parce qu'il ne s'agit pas d'une désorganisation. Au contraire, l'institution devient souvent plus organisée.

Nous pourrions provisoirement l'appeler :

dérive extensive ou complexification cumulative

Le mécanisme serait :

expérience

→ création de savoir-faire

→ spécialisation

→ procédures permettant de reproduire ce savoir-faire

→ professionnalisation

→ augmentation de la capacité d'action

→ prise en charge de nouveaux problèmes

→ nouvelles compétences institutionnelles

→ nouvelles procédures

→ etc.

C'est une boucle positive.

L'institution qui réussit à traiter un problème acquiert souvent une légitimité pour traiter le problème voisin.

On passe progressivement de :

« Nous savons résoudre A »

à :

« puisque B ressemble à A, il est rationnel que nous traitions également B ».

Puis :

A + B → création d'un service spécialisé → expertise supplémentaire → capacité de traiter C.

Cette dynamique est compatible avec les travaux sur les rendements croissants et la dépendance au sentier de Pierson.

Elle rejoint également Merton : les règles et techniques créées comme moyens peuvent progressivement devenir des objectifs intermédiaires possédant leur logique propre.


3. La seconde dynamique est beaucoup plus proche de Michels

Votre deuxième « entropie » serait :

la dérive de captation du pouvoir

ou

l'entropie oligarchique.

Michels fournit effectivement son mécanisme central :

croissance de l'organisation

→ nécessité de spécialisation

→ dirigeants spécialisés

→ maîtrise supérieure de l'information et des procédures

→ asymétrie entre gouvernants et membres

→ concentration du pouvoir

→ capacité accrue des dirigeants à reproduire leur position.

La question intéressante est alors de comprendre comment les institutions de contrôle restent formellement présentes tout en devenant moins efficaces.

Et c'est là que Crozier et Selznick complètent remarquablement Michels.

Chez Crozier, le pouvoir provient notamment du contrôle de zones d'incertitude : celui qui possède une information, une compétence ou une capacité de négociation difficilement remplaçable dispose d'un pouvoir réel qui peut être très différent du pouvoir décrit par l'organigramme.

Chez Selznick, l'organisation peut absorber les acteurs susceptibles de la contrôler par des mécanismes de cooptation. La littérature issue de Selznick décrit précisément la cooptation comme un mécanisme mêlant coopération et contrôle : certains intérêts extérieurs sont intégrés au système sans nécessairement disposer d'un pouvoir équivalent.

On arrive donc exactement à votre problème :

pouvoir formel ≠ pouvoir effectif.


4. Votre notion de transparence doit être conservée, mais précisée

Votre distinction entre clarté et concordance me paraît particulièrement féconde.

La littérature récente sur la transparence va justement dans ce sens.

Une revue de 164 articles publiée en 2026 distingue notamment dans la transparence :

  • la visibilité de l'information ;

  • son interprétabilité ;

  • les relations de pouvoir auxquelles cette information participe ;

  • les normes institutionnelles qui déterminent sa production.

Cela signifie qu'une institution peut publier énormément d'informations tout en étant peu transparente.

Stohl, Stohl et Leonardi ont précisément donné un nom à ce phénomène :

transparency paradox — paradoxe de transparence

Ils montrent que l'augmentation de la visibilité peut, dans certaines situations, augmenter l'opacité au lieu de la diminuer.

Un article de 2026 consacré à la réglementation numérique européenne retrouve cette difficulté : l'information peut être formellement disponible mais difficile à comprendre, à comparer ou à utiliser pour obtenir effectivement des comptes.

C'est très proche de votre distinction.

Je proposerais donc :

Clarté

= peut-on comprendre ce que fait réellement l'institution ?

Concordance

= ce qu'elle annonce correspond-il à ce qu'elle fait effectivement ?

On obtient quatre cas :

Concordance forte
Concordance faible
Clarté forte

transparence réelle

mensonge ou contradiction détectable

Clarté faible

activité éventuellement correcte mais invérifiable

opacité institutionnelle maximale

Votre seconde entropie pourrait précisément être mesurée par la diminution conjointe de clarté + concordance + indépendance des contrôleurs.


5. Et c'est ici qu'Internet change radicalement le modèle

Au XXe siècle, l'un des avantages fondamentaux d'une bureaucratie était économique.

Réunir 10 000 personnes, diffuser une information, collecter leur avis, conserver leurs documents, organiser un vote ou coordonner leur action coûtait extrêmement cher.

Il fallait donc une organisation.

Internet fait s'effondrer une grande partie de ces coûts.

Malone, Yates et Benjamin avaient anticipé le mécanisme dès 1987 : la baisse des coûts de traitement et de communication de l'information réduit les coûts de coordination, ce qui permet de remplacer dans certaines situations des hiérarchies par d'autres modes d'organisation.

Avec Internet :

coût marginal d'un message ≈ 0

coût de duplication d'un document ≈ 0

coût de publication ≈ 0

coût de consultation collective très faible

coût de création d'un groupe très faible.

C'est une rupture sociologique majeure.


6. Internet attaque directement une des causes de la bureaucratie

Une partie de la hiérarchie traditionnelle sert simplement à faire circuler l'information :

agent → chef → directeur → administration centrale

et en sens inverse.

Lorsque n'importe quel agent peut techniquement communiquer directement avec n'importe quel autre, une justification importante des niveaux intermédiaires disparaît.

Les réseaux numériques peuvent donc favoriser des formes :

verticales → horizontales

hiérarchiques → réticulaires

centralisées → distribuées.

Les travaux sur les organisations en réseau décrivent précisément la communication latérale comme une caractéristique fondamentale de ces nouvelles formes organisationnelles.

Mais cela ne signifie absolument pas disparition du pouvoir.


7. Internet produit une formidable « mémoire organisationnelle »

C'est probablement l'un des effets les plus importants pour votre théorie du vieillissement.

Avant le numérique :

les personnes partaient → une partie du savoir disparaissait.

Avec une organisation numérique :

courriels + forums + wikis + tickets + bases documentaires + dépôts Git + messageries

constituent une gigantesque mémoire institutionnelle persistante.

Leonardi et ses collègues soulignent justement deux caractéristiques des médias sociaux organisationnels :

visibilité

on peut observer les communications d'autres personnes ;

persistance

les communications restent accessibles après leur émission.

Cela augmente considérablement la possibilité d'apprendre de l'expérience passée.

Internet peut donc accélérer votre première dynamique :

expérience → mémoire → apprentissage → perfectionnement.

Autrement dit :

l'organisation numérique peut vieillir beaucoup plus vite intellectuellement qu'une organisation traditionnelle.


8. Mais cette mémoire peut également accélérer son vieillissement pathologique

Une règle autrefois décidée pour résoudre un incident précis peut être copiée, citée et reproduite indéfiniment.

On peut donc avoir :

événement

→ décision

→ trace numérique

→ procédure

→ précédent

→ nouvelle décision fondée sur le précédent

→ nouvelle procédure.

On retrouve alors :

mémoire + rendement croissant + dépendance au sentier = rigidification.

C'est exactement la rencontre entre Levitt/March et Pierson.


9. Mais Internet crée simultanément un puissant mécanisme anti-oligarchique

C'est l'autre côté du phénomène.

Il devient infiniment moins coûteux pour les personnes hors du centre bureaucratique :

  • de communiquer ;

  • de comparer leurs expériences ;

  • de publier des documents ;

  • de conserver des archives ;

  • de contester une décision ;

  • de constituer une association ;

  • d'organiser une expertise concurrente.

Donc une ressource historiquement décisive de la direction bureaucratique —

le monopole de la circulation de l'information

— s'affaiblit.

Leonardi observe ainsi que la visibilité des communications permet aux membres d'une organisation d'améliorer leur métaconnaissance :

qui sait quoi ?

et

qui connaît qui ?

Cette connaissance autrefois en grande partie réservée aux cadres et aux secrétariats devient distribuée.

Cela attaque directement une zone d'incertitude croziérienne.


10. Wikipédia constitue ici une expérience sociologique presque parfaite

C'est probablement le terrain empirique le plus intéressant pour votre hypothèse.

Wikipédia possède :

  • mémoire presque totale des modifications ;

  • discussions archivées ;

  • procédures publiques ;

  • coût de communication quasi nul ;

  • possibilité théorique pour chacun de participer ;

  • absence initiale d'une bureaucratie professionnelle traditionnelle.

Piotr Konieczny a étudié Wikipédia précisément à partir de la loi d'airain de l'oligarchie de Michels.

Son étude montre que plusieurs caractéristiques de l'organisation wiki peuvent empêcher ou ralentir l'oligarchisation.

Cela semblait donc constituer un contre-exemple à Michels.

Mais une étude ultérieure beaucoup plus large de Shaw et Hill a analysé 683 wikis.

Conclusion différente :

lorsque ces communautés grandissent, on retrouve des formes d'oligarchisation.

Les auteurs considèrent donc que la production collaborative en ligne n'échappe pas nécessairement à la loi de Michels.

C'est une découverte extrêmement importante pour votre modèle.


11. L'Internet ne supprime donc pas Michels : il déplace le problème

Dans une bureaucratie classique, celui qui contrôle :

bureaux + fichiers + imprimerie + budget + personnel

contrôle largement l'organisation.

Dans une organisation numérique, le pouvoir peut se déplacer vers ceux qui contrôlent :

droits d'administration
architecture logicielle
modération
algorithmes
accès aux données
normes techniques
réputation acquise
maîtrise des procédures.

L'oligarchie ne disparaît donc pas.

Elle devient parfois une oligarchie technique et procédurale.

Les travaux sur les logiciels libres sont remarquables à cet égard.

O'Mahony et Ferraro ont étudié l'émergence de la gouvernance d'une communauté open source : des mécanismes bureaucratiques et démocratiques peuvent se combiner, permettant à l'autorité de se formaliser tout en restant limitée par des mécanismes démocratiques.

Mais les études sur Linux montrent simultanément la coexistence de formes :

  • autocratiques ;

  • oligarchiques ;

  • fédérales ;

  • méritocratiques.

Internet rend donc les architectures institutionnelles beaucoup plus hybrides.


12. Il apparaît même un nouveau contre-pouvoir : la possibilité de copier l'institution

C'est un phénomène quasiment impossible avec une bureaucratie physique.

Une mairie mécontente de son État ne peut pas :

sélectionner l'État → copier → coller.

Un logiciel libre, si.

La communauté peut faire un fork :

recopier l'intégralité du système et continuer ailleurs.

C'est une transformation considérable de la relation décrite par Hirschman entre :

Exit — sortir

et

Voice — protester.

Dans les organisations numériques ouvertes apparaît une troisième possibilité :

Exit + copie.

On quitte l'organisation en emportant son infrastructure intellectuelle.

Cela augmente considérablement le pouvoir potentiel des membres face au centre.


13. Toutefois, un autre problème apparaît : l'explosion du volume d'information

La communication gratuite a un paradoxe fondamental.

Lorsque communiquer coûte cher :

peu de personnes parlent.

Lorsque communiquer ne coûte presque rien :

tout le monde peut parler.

Mais l'attention humaine reste limitée.

Donc :

cou^tcommunication​→0

mais

attentionhumaine​=∞

Il apparaît alors une nouvelle ressource rare :

l'attention.

Et celui qui contrôle :

  • le classement ;

  • les moteurs de recherche ;

  • les fils d'actualité ;

  • les notifications ;

  • les synthèses ;

  • les modérateurs ;

peut retrouver un pouvoir considérable.

C'est précisément pourquoi visibilité et transparence ne sont pas synonymes.


14. On peut maintenant reprendre votre modèle avec TROIS dynamiques

Après cette recherche, je modifierais légèrement votre hypothèse initiale.

Je ne parlerais plus seulement de deux entropies.

Je distinguerais trois processus.

I — Accumulation institutionnelle

Expeˊrience→Meˊmoire→Expertise→Reˋgles→Capaciteˊs→Extension

C'est l'entropie extensive, si nous conservons votre vocabulaire.


II — Concentration institutionnelle

Speˊcialisation→Asymeˊtrie d′information→Pouvoir→Contro^le des proceˊdures→Autonomisation→Affaiblissement du contro^le

C'est l'entropie oligarchique.


III — Contestabilité informationnelle

Internet crée une force nouvelle :

Communication peu cou^teuse→Circulation horizontale→Comparaison→Expertise distribueˊe→Contro^le→Contestation

Appelons-la provisoirement :

contre-entropie réticulaire.

Elle tend à combattre la deuxième dynamique.

Mais elle nourrit simultanément la première parce qu'elle augmente considérablement la quantité de connaissances disponible.


15. Cela donne un résultat théorique assez élégant

Internet pourrait avoir l'effet paradoxal suivant :

il accélère le perfectionnement des institutions

tout en

augmentant potentiellement leur contrôlabilité.

Donc :

Internet↑

entraîne potentiellement :

meˊmoire↑expertise↑capaciteˊ↑

mais également :

information externe↑coordination des contro^leurs↑possibiliteˊ de contestation↑

La question décisive devient alors :

qui contrôle l'architecture de communication ?


16. Car le même Internet peut produire exactement l'effet contraire

Si l'organisation contrôle elle-même :

  • la plateforme ;

  • les algorithmes ;

  • les droits d'accès ;

  • les archives ;

  • la modération ;

  • les données ;

alors la communication numérique peut devenir un extraordinaire instrument de surveillance et de centralisation.

Leonardi et ses collègues soulignent explicitement cette ambivalence : les traces numériques peuvent aider à comprendre le fonctionnement informel de l'organisation, mais elles augmentent également les possibilités de surveillance et de contrôle managérial.

Nous obtenons donc deux régimes numériques très différents :

Communication numérique
Conséquence probable

ouverte, distribuée, exportable

contre-pouvoir

centralisée, propriétaire, surveillée

renforcement du centre

archives accessibles

mémoire collective

archives contrôlées

monopole institutionnel de la mémoire

algorithmes transparents

contestabilité

algorithmes opaques

nouveau pouvoir bureaucratique

possibilité de fork/exit

limitation du centre

verrouillage technique

dépendance


17. Votre notion d'« indépendance » devient alors fondamentale

Nous pouvons maintenant donner un sens beaucoup plus précis à votre triptyque initial.

Une institution vieillissante resterait contrôlable si elle conserve trois propriétés :

Clarté

les actes et règles peuvent être compris.

Concordance

les représentations officielles correspondent suffisamment aux pratiques observables.

Indépendance

les personnes ou institutions chargées de contrôler le système ne dépendent pas du système qu'elles contrôlent pour leurs informations, leurs moyens ou leur existence.

Et j'ajouterais maintenant une quatrième propriété :

Contestabilité

Il doit être matériellement possible de :

contredire, comparer, publier une interprétation concurrente, créer une organisation concurrente ou quitter l'institution.

Internet réduit énormément le coût de cette quatrième propriété.


Une hypothèse de travail assez forte apparaît

Je formulerais désormais votre idée ainsi :

Le vieillissement institutionnel est le résultat de deux processus cumulatifs — accumulation des capacités et concentration du pouvoir — partiellement contrebalancés par la contestabilité de l'organisation.

Et :

La révolution numérique augmente simultanément la vitesse des deux premiers processus et la puissance potentielle du troisième.

Ce dernier point me paraît particulièrement intéressant sociologiquement, parce qu'il explique pourquoi Internet peut produire simultanément Wikipédia et des plateformes extrêmement centralisées : la technologie ne détermine pas à elle seule la répartition du pouvoir ; l'architecture institutionnelle de la communication détermine qui bénéficie de la chute des coûts de communication. Les études de gouvernance des communautés en ligne montrent d'ailleurs que des formes participatives peuvent fonctionner à grande échelle, mais aussi que l'augmentation de la taille peut faire réapparaître des concentrations durables de pouvoir.

Je pense qu'il y a maintenant matière à transformer cela en un véritable modèle sociologique formalisé, avec 4 ou 5 variables mesurables — capacité, extension, concentration du pouvoir, transparence et contestabilité — et des boucles de rétroaction positives et négatives. Ce serait probablement plus fécond que le terme général d'« entropie », car on pourrait ensuite appliquer le modèle comparativement à une administration publique, un parti, un syndicat, une grande entreprise, Wikipédia et une communauté de logiciel libre.